Programmation : plongée dans les coulisses de la distribution indépendante avec Perrine Chomard

En cette 78e édition du Festival de Cannes, alors que les projecteurs éclairent les marches du Palais, c’est dans l’ombre que se jouent bien d’autres enjeux. Parmi les figures qui font exister le cinéma au-delà de la Croisette, Perrine incarne avec lucidité et passion le rôle central des programmateurs. Salariée chez Dulac Distribution, elle nous ouvre les coulisses d’un métier souvent invisible mais décisif : faire vivre les films en salle, les défendre face aux mastodontes du box-office, et les faire voyager là où on ne les attend pas.

Son parcours commence loin des plateaux de tournage. Après des études en médiation culturelle, elle poursuit un master de recherche à la Sorbonne Nouvelle, puis un Master 2 en communication pour le cinéma et l’audiovisuel à Paris 8. C’est là qu’elle découvre les métiers de la distribution. Un coup de cœur pour le travail de programmateur, cette position à la croisée des logiques commerciales, des coups de cœur artistiques et des relations humaines avec les exploitants.

Convaincre, accompagner, faire exister

Chez Dulac, Perrine s’occupe de la programmation pour Lyon, Marseille, la Corse et les Outre-mer. C’est un métier de terrain. On appelle, on négocie, on défend. Il faut convaincre les cinémas de réserver des séances, en sachant que chaque semaine plus de 15 films sortent en salle, que la concurrence est rude, et que les places (et les horaires) sont chères. Ce sont parfois quelques séances manquées qui condamnent un film dès sa première semaine. Et malgré une apparence rigide, les cartes peuvent être rebattues à tout moment.

Par exemple, Tardes de Soledad d’Albert Serra, un documentaire aussi beau que dérangeant sur la corrida. Craignant des controverses, l’équipe pensait le sortir discrètement. Contre toute attente, les régions taurines du sud de la France s’en emparent avec ferveur. Résultat : plus de 50 000 entrées, un succès inespéré, bien au-delà de Paris. Preuve qu’en matière de cinéma, l’instinct peut être bousculé par les réalités du territoire.

Cannes : terrain de jeu et tremplin

Le Festival de Cannes, pour les équipes de distribution, c’est l’autre versant du rêve cinématographique. Les sélections parallèles – Quinzaine, Semaine de la Critique, Un Certain Regard – deviennent des viviers de pépites accessibles aux distributeurs indépendants. Les négociations vont vite. Les montants varient entre 25 000 et 80 000 euros. Et parfois, un simple tampon “Sélection Officielle” peut propulser un film inconnu vers des centaines de milliers d’entrées. Récemment, Anatomie d’une chute ou Les graines du figuier sauvage ont prouvé que même les récits exigeants peuvent fédérer un large public lorsqu’ils sont bien accompagnés.

Chez Dulac, cette année, deux films sont défendus à Cannes : Amrum, un drame allemand prévu pour Noël, et Once Upon a Time in Gaza, des frères Nasser, programmé dès juin pour bénéficier de l’élan post-festival. Pour Perrine, choisir la bonne date de sortie est un art : contre-programmer face aux blockbusters, viser les périodes où les salles sont disponibles, profiter du bouche-à-oreille.

Mais programmer, c’est aussi affronter les lignes de fracture politiques. Certains films, comme Le Déserteur (réalisé par un cinéaste israélien contre la guerre à Gaza) ou Tardes de Soledad, se heurtent à des refus de salles engagées, pour des raisons éthiques ou idéologiques. Perrine ne le nie pas : l’écosystème est fragile. Les marges sont minces. Les fermetures de petites structures se multiplient. Pourtant, les entrées post-Covid repartent à la hausse. Il y a un espoir, porté par une nouvelle génération de distributeurs qui invente, dialogue, et construit des ponts entre les films et les publics.

Redonner du sens à la séance

Ce que défend Perrine, c’est une vision du cinéma comme expérience collective et dialoguée. Chez Dulac, chaque film engagé s’accompagne de débats, de partenariats avec des associations, de rencontres scolaires. Montrer n’est pas suffisant. Il faut accompagner, expliquer, écouter. À l’image du documentaire Notre corps de Claire Simon, qui proposait un parcours sensible dans les différentes étapes de vie des femmes, chaque film devient le point de départ d’un échange.

En quittant la Croisette, Perrine ne retiendra peut-être pas seulement les paillettes. Mais aussi l’intensité d’une salle qui découvre Once Upon a Time in Gaza pour la première fois. Ou le silence ému après une scène de Amrum. Dans ces instants-là, la programmation n’est plus seulement un métier. C’est un acte de foi.